En publiant un résumé en 22 points de leur livre The Technological Republic, le PDG de Palantir Alex Karp et son directeur des affaires corporatives Nicholas Zamiska ont déclenché un tollé mondial. Ce qui se présente comme une réflexion philosophique sur la défense de l'Occident ressemble, pour ses détracteurs les plus sévères, à un manifeste idéologique appelant à la militarisation de l'IA, à la hiérarchisation des cultures et à la colonisation des institutions publiques par les grandes firmes technologiques. Pour l'économiste Yanis Varoufakis, ce texte incarne l'acte de naissance d'un régime inédit qu'il nomme le « techlordisme », une construction lexicale combinant « Tech » (technologie/technocratie) et « Lord » (seigneur/maître), évoquant une forme de domination ou de souveraineté exercée par les acteurs technologiques.Le week-end du 19 avril 2026, Palantir Technologies a publié sur X une longue série de posts résumant les thèses centrales de The Technological Republic, le livre co-écrit par son PDG Alex Karp. Intitulé « Parce qu'on nous pose souvent la question. La République Technologique, en bref », ce fil a rapidement dépassé les 21 millions de vues, dominé par une vague d'indignation face au bellicisme du texte et à la manière dont l'élite de la Silicon Valley entend dicter à la société son rapport aux technologies militaires et au devoir national.
Le document en 22 points décrit une vision qui met en avant le service national, la préparation militaire et le rôle des entreprises technologiques dans la défense. Il affirme que l'élite d'ingénieurs de la Silicon Valley a une « obligation affirmative » envers la défense nationale, et pose le développement des armes à intelligence artificielle comme inévitable, reformulant la question non pas en termes de légitimité mais de paternité : qui les construira, et dans quel but ?
Le texte va plus loin. Il soutient que les grandes entreprises technologiques américaines ont une « dette morale » envers les États-Unis, lesquels auraient besoin d'une « puissance dure » alimentée par des logiciels de pointe pour maintenir leur domination mondiale. Plus controversé encore, le manifeste affirme que certaines cultures ont produit des avancées vitales tandis que d'autres « restent dysfonctionnelles et régressives », une formulation qui a immédiatement été interprétée comme du suprémacisme civilisationnel.
Palantir : une entreprise profondément enracinée dans les appareils d'État
Pour comprendre pourquoi ce texte n'est pas qu'un exercice de communication, il faut rappeler ce qu'est réellement Palantir. Fondée en 2003 par Alex Karp et Peter Thiel, avec le soutien d'In-Q-Tel (le bras de capital-risque de la CIA), l'entreprise a bâti son activité initiale sur les opérations de renseignement post-11 septembre et est aujourd'hui l'un des prestataires mondiaux d'analyse de données les plus influents, avec des contrats majeurs auprès de gouvernements, d'armées et de grandes entreprises.
Sa trajectoire commerciale récente donne la mesure de sa pénétration institutionnelle. Selon les résultats publiés début 2026, les revenus gouvernementaux américains de Palantir ont progressé de 66 % pour atteindre 570 millions de dollars sur un trimestre, contribuant à un chiffre d'affaires total de 1,41 milliard de dollars. Ce n'est pas une entreprise qui vend des idées en marge du pouvoir : c'est une entreprise dont les logiciels sont au cœur de décisions militaires, sanitaires et sécuritaires dans plusieurs démocraties occidentales.
Ses plateformes alimentent la machine de déportation d'ICE, l'agence américaine de contrôle de l'immigration, permettant un pistage de masse et des raids sur des migrants et demandeurs d'asile que des organisations comme Amnesty International ont condamnés comme facilitant de graves violations des droits humains. En Grande-Bretagne, 168 structures du NHS avaient signé pour le déploiement de la plateforme fédérée de données Palantir fin février 2026, avec 123 établissements déjà opérationnels. L'entreprise totalise plus de 500 millions de livres sterling de contrats publics au Royaume-Uni, dont un accord de 330 millions de livres avec le NHS sur sept ans.
La réaction du monde académique et politique : « technofascisme »
La réception du manifeste a été fracassante. Mark Coeckelbergh, philosophe belge de la technologie à l'Université de Vienne, a qualifié le message de Palantir « d'exemple de technofascisme ». Cas Mudde, politologue néerlandais spécialiste de l'autoritarisme, l'a décrit comme « l'une des choses les plus effrayantes qu'il ait vues depuis longtemps », affirmant qu'il appelle à « un monde dominé par les États-Unis autoritaires, généré par l'IA et piloté par des sociétés de surveillance technologique ».
Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat, a pour sa part souligné qu'il ne fallait pas lire ce texte comme de la philosophie flottant dans l'abstrait : « Palantir vend des logiciels opérationnels à la défense, au renseignement, à l'immigration et aux services de police. Ces 22 points ne sont pas de la philosophie en suspension dans les airs, c'est l'idéologie publique d'une entreprise dont les revenus dépendent de la politique qu'elle promeut. »
L’analyste français Christophe Boutry a parlé de « privatisation de la souveraineté ». L’organisation britannique Labour Digital Rights Network a déclaré que « les monopoles technologiques non responsables n’ont aucun mandat démocratique ».
En Grande-Bretagne, les réactions parlementaires ont été immédiates. L'eurodéputé libéral-démocrate Martin Wrigley a décrit le manifeste comme « soit une parodie de film RoboCop, soit un délire narcissique perturbant d'une organisation arrogante », ajoutant que l'éthique de Palantir est « totalement inadaptée au travail sur des projets gouvernementaux impliquant les données privées les plus sensibles des citoyens ». Des parlementaires libéraux-démocrates, travaillistes et verts ont formellement réclamé une révision des contrats publics de Palantir au Royaume-Uni, incluant l'accord avec le NHS, des conventions avec...
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