L’UE veut s’affranchir des réseaux Visa et Mastercard car les transactions passent par une infrastructure détenue et exploitée par des entreprises US chaque fois qu’un Européen effectue un paiement en ligne La présidente de la BCE, Christine Lagarde, appelle l'Europe à rompre sa dépendance vis-à-vis des réseaux de paiement Visa et Mastercard, avertissant que chaque transaction par carte envoie les données des consommateurs européens aux États-Unis. Les transactions passent une infrastructure détenue, exploitée par des entreprises américaines et qui peut au final servir de moyen de sanction comme l’illustre le cas du juge français de la CPI Nicolas Guillou. Les responsables européens sont d’avis que la solution réside dans la mise sur pied de l’Euro numérique.
« Je suis allée voir le juge Guillou, placé sous sanction par Donald Trump. Du jour au lendemain, ses moyens de paiements et services numériques US ont été coupés. Une situation qui illustre l'importance du combat pour notre souveraineté en matière numérique et de paiements », indique la Présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du parlement européen.
« Pourquoi je suis allé le voir ? Parce qu’il a été mis sous sanction par Donald Trump lui-même parce que les décisions qu’il a prises ont déplu à Donald Trump. Concrètement qu’est-ce que ca veut dire ? Qu’il ne peut plus effectuer de paiements. Ca veut dire qu’il est quasiment interdit bancaire. Ca veut dire qu’il ne peut plus commander quoi que ce soit sur Internet. Ca veut dire qu’il ne peut plus louer une chambre d’hôtel, qu’il ne peut plus accéder à des plateformes de streaming, etc. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce qu’au-delà du cas gravissime de ce qui arrive au juge Guillou, en fait, ce qui lui arrive pourrait arriver à chacun de nous. Pourquoi ? Parce qu’on est dépendants sur absolument tout : nos infrastructures numériques, nos infrastructures de paiement, etc. On ne le sait pas, mais par exemple, quand vous payez cela passe en fait par des infrastructures américaines, que ce soit par carte bancaire, par Apple Pay, etc. Sur tout on est dépendants des Américains et cela nous rend extrêmement vulnérables. Donc ce cas là est extrêmement grave sur le principe déjà, mais il est extrêmement grave parce qu’il illustre à merveille la vulnérabilité de l’Union européenne, de ses citoyens vis-à-vis des Américains et de l’Amérique de Donald Trump qui peut couper le robinet du jour au lendemain et changer radicalement notre quotidien », ajoute-t-elle avant de préciser que l’une des solutions réside dans le lancement de l’Euro numérique.
Visa et Mastercard traitent ensemble environ 24 000 milliards de dollars de transactions par an. Les paiements par carte représentent 56 % de toutes les transactions sans espèces dans l'UE.To unleash the potential of Europe, President @Lagarde highlights the importance of making progress on the digital euro, simplifying legislation and fostering innovation.
— European Central Bank (@ecb) February 5, 2026
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Chaque fois qu'un Européen utilise sa carte bancaire, effectue un paiement en ligne ou partage une facture avec des amis, la transaction passe par une infrastructure détenue et exploitée par des entreprises américaines. Visa et Mastercard traitent ensemble environ 24 000 milliards de dollars de transactions par an. Les paiements par carte représentent 56 % de toutes les transactions sans espèces dans l'UE. Et les données (qui a acheté quoi, où, quand et pour combien) quittent à chaque fois le territoire européen.
« Il est important pour nous de contrôler les paiements numériques », déclare Christine Lagarde. « Que vous utilisiez une carte ou un téléphone, les transactions passent généralement par Visa, Mastercard, PayPal ou Alipay. D'où viennent tous ces prestataires ? Eh bien, soit des États-Unis, soit de Chine. »
La plupart des consommateurs ignorent que leurs données de paiement quittent régulièrement l'UE. Dans un contexte géopolitique où l'Europe s'efforce de réduire sa dépendance vis-à-vis des États-Unis dans les domaines de la défense, de l'énergie et du commerce, les paiements restent une vulnérabilité négligée.
La leçon tirée de la Russie a accentué l'urgence. Lorsque les sanctions occidentales ont coupé la Russie de Visa et Mastercard en 2022, les paiements nationaux du pays ont été immédiatement perturbés. Les décideurs politiques européens ont posé la question évidente : que se passerait-il si les États-Unis décidaient — ou étaient contraints — de restreindre l'accès des Européens à ces mêmes réseaux ?
Wero, lancé en 2024, est l’une des réponses européennes en cours d’évaluation
L'European Payments Initiative, un consortium regroupant 16 grandes banques et prestataires de services de paiement, dont BNP Paribas, Deutsche Bank et Worldline, a lancé Wero en juillet 2024 comme réponse européenne. Basé sur les virements instantanés SEPA, Wero permet aux utilisateurs d'envoyer de l'argent en utilisant uniquement un numéro de téléphone, sans IBAN, sans carte et sans intermédiaire.
Wero compte déjà plus de 47 millions d'utilisateurs enregistrés en Belgique, en France et en Allemagne, a traité plus de 7,5 milliards d'euros de transferts et compte plus de 1 100 institutions membres. Les paiements de détail ont été mis en service en Allemagne à la fin de l'année 2025, et des commerçants tels que Lidl, Decathlon, Rossmann et Air Europa acceptent déjà Wero en ligne. La France et la Belgique suivront en 2026.
Une avancée décisive a eu lieu le 2 février, lorsque l'EPI a signé un protocole d'accord avec l'EuroPA Alliance, une coalition de systèmes de paiement nationaux comprenant Bancomat en Italie, Bizum en Espagne, MB WAY au Portugal et Vipps MobilePay dans les pays nordiques. Cet accord permet de connecter instantanément environ 130 millions d'utilisateurs dans 13 pays, couvrant environ 72 % de la population de l'UE et de la Norvège. Les paiements transfrontaliers entre particuliers seront lancés cette année, suivis par les paiements liés au commerce électronique et aux points de vente en 2027.
L'Europe a déjà tenté cette expérience. Le projet Monnet, lancé en 2008 par vingt banques européennes, s'est effondré en 2012. La vision initiale de l'EPI a elle-même été revue à la baisse après le retrait de plusieurs membres fondateurs, ce qui a contraint à passer d'un système complet de remplacement des cartes à un modèle plus restreint de compte à compte.
Le problème central a toujours été la fragmentation. Chaque pays de l'UE a développé sa propre solution de paiement nationale — Bizum en Espagne, iDEAL aux Pays-Bas, Payconiq en Belgique, Girocard en Allemagne — mais aucune ne pouvait fonctionner au-delà des frontières. Un consommateur belge achetant auprès d'un détaillant néerlandais avait toujours besoin d'une carte Visa ou Mastercard. La fierté nationale et les intérêts bancaires concurrents ont saboté à plusieurs reprises les tentatives d'unification.
L'effet réseau aggrave encore le problème. Les commerçants acceptent les cartes Visa et Mastercard parce que les consommateurs les utilisent. Les consommateurs les utilisent parce que les commerçants les acceptent. Pour briser ce cercle, il faut soit une intervention réglementaire, soit une masse critique d'utilisateurs suffisamment importante pour que les commerçants s'y intéressent. C'est précisément ce que l'accord EuroPA tente de réaliser en connectant les bases d'utilisateurs nationales existantes plutôt qu'en partant de zéro.
L’Euro numérique est une autre approche en cours d’étudeBNP Paribas soutient Wero 💳
— BFM Business (@bfmbusiness) February 6, 2026
"Demain, Wero permettra de payer par un autre moyen de paiement instantané."
💬 Thierry Laborde, directeur général délégué de BNP Paribas pic.twitter.com/qHeGxq1nS7
Parallèlement, la BCE mène un projet visant à créer un euro numérique, une monnaie numérique soutenue par la banque centrale et utilisable dans toute la zone euro. Les ministres des Finances de l'UE ont accéléré les discussions sur cette initiative, bien que le Parlement européen n'ait pas encore adopté la législation nécessaire. Une fois approuvé, la BCE estime qu'il faudrait encore deux à trois ans pour le lancer.
L'European Payments Initiative prend soin de distinguer Wero de l'euro numérique. Wero est une initiative du secteur privé, tandis que l'euro numérique est une monnaie publique. Ils sont conçus pour se compléter plutôt que pour se faire concurrence, même si leurs ambitions se recoupent. Tous deux existent parce que les responsables politiques européens ont enfin accepté que la souveraineté en matière de paiements revêt une importance stratégique aussi grande que l'indépendance énergétique ou l'autonomie en matière de défense. Le projet d’Euro numérique est au centre d’une controverse car des observateurs y voient une menace contre les libertés des citoyens français et européens.
Selon les estimations de l'EPI, la création d'une alternative viable à Visa et Mastercard nécessite plusieurs milliards d'euros d'investissement, ce qui constitue l’une des raisons des sceptiques de douter de l’aboutissement du projet d’Euro numérique.Do you know where you have to put the digital euro? pic.twitter.com/xm08BclyNV
— walZer.b🍊 (@wbfe) February 5, 2026
Et vous ?
Partagez-vous l’avis des responsables européens qui voient la mise sur pied de l’Euro numérique comme une solution d’affranchissement des réseaux de paiement américains ? Sinon quelle approche entrevoyez-vous qui soit respectueuse des libertés des citoyens français et européens ?Voir aussi :
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