La CIA et les services de renseignement allemands ont mis en péril la réputation historique de neutralité de la Suisse en utilisant une entreprise suisse comme plateforme pour une opération d'espionnage mondiale pendant des décennies, selon un rapport publié mardi par des membres du parlement suisse.Les enquêteurs ont conclu que les autorités suisses étaient au courant et parfois complices d'une opération d'espionnage élaborée dans laquelle la CIA détenait et contrôlait secrètement une société suisse, Crypto AG, qui vendait secrètement des systèmes de chiffrement truqués à des gouvernements étrangers.
Le rapport marque le point culminant d'une enquête suisse lancée après que l'histoire de l'opération Crypto ait été révélée plus tôt cette année par le Washington Post en collaboration avec ZDF, la télévision publique allemande et le radiodiffuseur suisse SRF.
L'opération Crypto a exploité « l'image de la Suisse à l'étranger en tant qu'État neutre », selon le rapport, qui indiquait également que les autorités suisses avaient effectivement permis à la CIA et à son homologue allemand, le BND, de mener « des opérations de renseignement au détriment d'autres États. en se cachant derrière une entreprise suisse ».
L’opération d'espionnage a été tellement couronnée de succès qu'un document classifié de la CIA l'a qualifiée de « coup d'État du renseignement du siècle », selon l’enquête.
Basée à Zoug, en Suisse, Crypto était l’un des principaux fournisseurs mondiaux d’outils de chiffrement utilisés par les gouvernements étrangers pour garder secrètes les communications de leurs espions, soldats et diplomates. Mais la société était depuis les années 1970 secrètement détenue par la CIA et le BND, et avait collaboré clandestinement avec la National Security Agency, le service américain de décodage, à partir des années 1950.
La genèse
Tout part d’une première poignée de main entre les services de renseignement américains et Crypto AG en 1951. L’entente appelait Benoit Hagelin (fondateur de Crypto AG) à restreindre les ventes des dispositifs de chiffrement les plus sophistiqués de son entreprise à des pays sur une liste approuvée par les USA. Ceux absents de cette dernière recevraient alors des systèmes au chiffrement plus aisé à casser. Hagelin serait indemnisé pour ses ventes perdues à hauteur de 700 000 dollars d’avance. Dès 1960, l’entente fait l’objet de renouvellement pour 855 000 dollars ; une somme qui se déclinera en honoraires évalués à 70 000 $ par an et en suppléments de 10 000 $ pour des dépenses marketing. D’autres services de renseignement dont ceux de France et d’Allemagne de l’Ouest auraient été mis au courant de l’entente entre les USA et l’entreprise suisse. Ceci, en 1967, a amené Français et Allemands de l’Ouest à se rapprocher de Crypto AG pour tenter un rachat. Le fondateur refuse et fait remonter l’offre à la CIA qui rachètera finalement l’entreprise en 1970, en tandem avec le BND pour 5,75 millions de dollars.
Les services de renseignement américains et ouest-allemands ont ainsi pu surveiller la crise des otages à l’ambassade américaine de Téhéran en 1979, fournir des informations sur l’armée argentine au Royaume-Uni pendant la guerre des Malouines, suivre les campagnes d’assassinats des dictateurs sud-américains et surprendre des responsables libyens se féliciter après l’attentat contre la discothèque La Belle à Berlin-Ouest en 1986 (bilan : deux soldats américains décédés).
Les services de renseignement ouest-allemands se sont désengagés de l’accord dès la fin des années 1970 et s’en sont totalement retirés au moment de la réunification de leur pays. Ils ont procédé à la revente de leurs parts à la CIA qui est demeurée seul maître à bord du navire jusqu’en 2018 – période à laquelle elle a revendu l’entreprise. « Crypto avait perdu de son importance sur le marché mondial de la sécurité du fait de la diffusion massive d’une technologie de chiffrage fort dorénavant accessible sur les smartphones », rapporte le Washington Post en guise d’analyse de la manœuvre.
Le fait que la CIA soit propriétaire de la société a été caché à la vue du public par le biais de transactions financières complexes orchestrées par un cabinet d’avocats au Liechtenstein. Sous le contrôle de...
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Peut être des technos russes ou chinoises 